Le soignant défiguré

Ce nouvel article est à mettre en lien avec mon article précédent sur « le tabou de la maltraitance ». En discutant avec d’autres soignants et apprentis soignants sur tweeter, il s’est avéré que beaucoup d’entre nous avaient déjà été témoins de maltraitance et en avions déjà parlé sur nos blogs respectifs. Babeth a suggéré de créer chacune un article traitant de nos propres maltraitances, une manière à mes yeux de lever le tabou, pas seulement en parlant des maltraitances des autres, mais en avouant les nôtres. Parce qu’on peut être quelqu’un de bien et un jour devenir un soignant maltraitant. Parce que ça peut arriver à tous. Parce que nous sommes tous humains. Les métiers des soins sont des métiers aussi enrichissants que difficiles, pour ne pas dire éreintants, selon les cas.  Cela ne m’étonnerai pas que ce domaine concentre le plus fort taux de burn-out de toutes les professions!

Le domaine des soins est aussi un de ceux qui souffre le plus d’un manque de moyen allant- il me semble- croissant. Tandis que la demande augmente, et accessoirement les exigences des patients aussi, le personnel lui, est réduit à son minimum. La belle théorie des salles de classe qui nous fait rentrer chez nous chaque jour avec des coeurs dans les yeux, qui nous donne ce sentiment que le métier (je parle ici du métier d’infirmier) que l’on va un jour exercer est un métier magnifique, où l’on va pouvoir s’accomplir chaque jour en mettant nos compétences au service du bien être des gens, quand cette belle théorie là se heurte à la dure réalité du manque de moyen, des professionnels désoeuvrés, épuisés, des conflits d’équipes, de la logique économique… ben ça fait comme un grand fracas. Très vite, on commence à se prendre des claques dans la figure et à buter contre des murs. La défiguration commence très tôt.

Bon, ici en Suisse, j’ai trouvé que par rapport à la France voisine les conditions restent correctes, globalement. Mais plus forcément dès qu’on met un pied en EMS (ça dépend bien sûr des EMS). Là, on est en plein dedans. C’est là que, dès mon premier stage, j’ai été confrontée à des situations pour moi difficiles. C’est là que je peux parler de mes propres maltraitances.

Alors je n’en ai pas beaucoup à partager avec vous. Au fond, je ne ne suis même pas sûre que ça en soit vraiment. Dans un sens heureusement, vu le peu d’expérience que j’ai, si j’avais déjà été maltraitante, ça serait quand même inquiétant. Et pourtant.

Une des professionnelles du home où je travaillais, la responsable des stagiaires d’ailleurs, s’était mis en tête de  me faire respecter les temps impartis pour la réalisation de mes soins. Moi, débutante, en plus perfectionniste et animée d’un grand souci de l’autre, j’étais évidemment bien trop lente a effectuer mes toilettes et autres tâches imparties. Je m’évertuais à respecter le rythme des personnes âgées, à ne jamais les brusquer, à prendre le temps de les laisser faire et de les écouter. Et elle, elle me surveillait. Elle voulait que je sois capable de m’organiser pour respecter les horaires. Mais moi je trouvais que c‘était impossible de faire bien son travail et de respecter les horaires. Incapable de brusquer les résidents, je me faisais souvent réprimander. Elle me pestait dessus:

« tu le fais exprès ou quoi? Tu en à rien à foutre ce de ce que je dis! »

Franchement, ça me faisait mal, mais surtout ça me stressait énormément. Quand je savais que le lendemain elle serait là, je commençais la veille, à avoir mal au ventre. Je priais pour avoir des résidents pas trop « difficiles » les matins où elle serait présente, afin de pouvoir finir à l’heure. Quand ceux ci manifestaient des oppositions, je paniquais intérieurement « merde je vais jamais pouvoir m’en sortir à temps! » Et la moutarde me montait au nez: qu’il aurait été facile alors de perdre patience! Je ne l’ai jamais fait, même si parfois à l’intérieur de moi j’étais au bord de la crise de nerf. Je voulais tellement bien faire, je voulais tout faire, je voulais que tout le monde soit content: le résident, la responsable de stagiaires, et moi même. Je voulais pouvoir réaliser mes soins correctement, je voulais le faire dans le respect du résident, mais je voulais aussi ne pas me faire réprimander. Je peux vous assurer que face à l’impossibilité de ma mission, chaque jour apportait son lot de stress. Le matin c’était le pire moment de la journée. La pression retombait un peu ensuite. Alors oui, avec le temps j’ai appris à m’organiser, mais j’ai surtout appris que pour faire mon travail dans ce contexte, j’avais deux solutions:

1. Faire un travail irréprochable niveau hygiène et brusquer les résidents

2. Faire un travail partiel niveau hygiène mais ne pas brusquer les résidents

J’ai donc choisi la seconde option. Est-ce maltraitant? Ce n’est pas en tout cas, faire un bon travail, que de choisir entre laver le haut ou le bas, laver ou hydrater, entre l’hygiène ou l’esthétique, « oublier » de laver les dents, de mettre les gouttes dans les yeux, de couper les ongles, de soigner les pieds (qui souvent sont dans de très sales états), et j’en passe.

Alors je la jouais stratégique, il fallait faire des choix: si ce résident a la peau très sèche de partout, il me semble essentiel de surtout bien l’hydrater. Surtout que les choix des collègues se portaient le plus souvent sur l’hygiène, « laver à tout prix », et c’était l’hydratation qui était souvent oubliée. Dans ce cas je faisais la toilette la plus élémentaire: l’hygiène intime (toujours) et le visage et les mains. Puis je le badigeonnais de crème hydratante. Certaines résidentes , très coquettes mais dont l’esthétique était souvent oubliée pour faute de temps, étaient alors soignées selon le même principe: toilette élémentaire et temps pour coiffure et maquillage. En gros, je faisais l’inverse de ce que faisaient mes collègues, afin de trouver un certain équilibre et je me réconfortais en me disant  que si ce jour ils n’avaient pas été complètement lavés, ils le seraient le lendemain. Voilà le type de choix que j’étais amenée à faire au quotidien…

Alors je faisais ces choix pour ne justement pas avoir à brusquer les résidents. A mes yeux, c’était moins grave qu’ils ne soient pas correctement lavés tous les jours que d’être secoués dès le réveil. Moins grave mais quand même. Ce n’est pas un travail correct. Ce n’est pas ce à quoi je suis formée, ce n’est pas ce que je veux faire. Je ne veux pas devoir choisir entre maltraiter pour pouvoir faire mon travail ou bientraiter mais ne pas pouvoir le faire correctement parce que pour ça il faut du temps et que du temps, je n’en ai pas!

N’est-ce pas de la maltraitance envers les soignants ça, aussi? Exiger de nous l’impossible? De soigner mais de ne pas nous donner les moyens de le faire bien? Quelles conséquences cela peut avoir sur les soignants? C’est dégradant. C’est quelque chose qui brise, parce qu’on ne peux pas vraiment arriver dans un métier comme celui d’infirmier sans avoir au fond de soi une envie d’apporter du bien être aux gens, alors qu’est ce que ça signifie, devenir maltraitant pour un soignant? Je trouve ça terrible. C’est comme une défiguration.

 

Voilà ma petite histoire à moi… parlez nous de la votre… qui sait, ça pourra peut être aider à lever ce terrible tabou qu’est la maltraitance.

Dès que les autres témoignages suivront je rajouterai les liens ici:

Le témoignage de Monoblogue

Le témoignage de Wild Child

 

A vos plumes!

Et n’oubliez pas de remplir ce questionnaire sur la bientraitance, il s’adresse à tous: soignants, étudiants, soignés, proches de soignés… Merci!

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7 commentaires

    • Merci, c’est vraiment gentil… j’étais même pas sûre de participer au début en me disant que moi j’avais pas grand chose à apporter (et heureusement vu que ça fait moins de 2 ans que je suis entrée dans le milieu^^) et en réfléchissant j’ai réalisé que MEME moi, j’avais déjà fait des choses pas très correctes. Et ce avec la meilleure volonté du monde et la fraîcheur de la débutante. Alors c’est clair que ça fait froid dans le dos. C’est pire que ce que je pensais en fait. Parce que y’a pas que la « grosse maltraitance » bien visible, y’a toutes ces « petites » choses du quotidien aussi. Toutes ces fois où on était trop fatigué, trop stressé, etc…

      J’ai hâte de lire vos contributions en tout cas. Apparemment ça me passionne plus que d’écrire mes objectifs de stage^^ procrastination… 😉

  1. Je suis externe en médecine et l’an dernier pendant l’été j’ai bossé comme AS en EHPAD pour financer mes études.
    J’ai eu EXACTEMENT le même ressenti, les mêmes choix cornéliens à faire, les mêmes réflexions des collègues.
    Ca a été deux mois vraiment terribles, je me sens encore mal quand j’y repense.
    Quelque part ça me rassure (et ça m’inquiète en même temps) de voir que d’autres ont eu les mêmes souffrances (parce que oui, pour moi ça en a été une).

    • Je suis bien désolée que toi aussi tu aies dû vivre ce genre de choses. Oui nous sommes nombreux, ce qui est bien révélateur d’un véritable problème de société… et oui c’est une souffrance! J’espère que cette malheureuse expérience ne se reproduira pas pour toi! Heureusement toutes les structures ne se ressemblent pas, il y en a de plus en plus qui se mettent à travailler autrement, avec le concept notamment d’humanitude.
      Du côté des médecins, je ne sais pas trop comment vous vous situez par rapport à ça, ce que vous vous vivez de votre côté. Ca serait intéressant d’avoir aussi plus de vos témoignages 😉

      Bonne chance dans tes études!

  2. Miette,
    Ton histoire me fait penser à une maison de retraite en France où j’ai travailler en tant qu’aide-soignante intérimaire.
    Je devais travailler 3 jours la 1ère semaine, puis 2 jours, la semaine suivante.
    Au bout du 2ème jour, j’ai appelé l’agence d’intérim, à bout de nerfs, pour leur dire que si j’y retournai le lendemain, c’était uniquemment par conscience professionnelle, et qu’ils pouvaient d’ores et déjà chercher quelqu’un d’autre pour les 2 jours de « contrat » qui restaient parce que je n’y retournerai pas. J’avais 6 ou 7 résidents en nursing qui devaient être prêts pour 11h30, un « collègue », grandement frusré de n’avoir jamais réussi le concours infirmier, prenait un malin plaisir à venir me houspiller pendant les soins, et râlait à tout bout de champs : contre moi, les résidents, les cuisiniers, les visites… Bref, je crois que pour l’instant c’était les 3 jours les plus épuisants psychologiquement de ma carrière.

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