Le tabou de la maltraitance

3 singes

 

Aujourd’hui, j’ai été rappelée à de « vieux » souvenirs. On a parlé de maltraitance, de la difficulté à la dénoncer, à en parler, pour les professionnels mais aussi pour les stagiaires. Les élèves qui disent « c’est bien beau de nous dire qu’il faut dénoncer, mais comment on fait avec ça après nous. Parce que c’est pas un truc que les gens prennent très bien en général. Et après nous, ça nous retombe sur le coin de la figure! »

Certains, dont moi, s’y sont bien essayés. Et s’y sont bien cassés la figure et ont bien vite compris qu’il pleuvrait des dollars avant qu’ils ne puissent faire changer quoi que que ce soit. C’est à ce point difficile que pour l’avoir vécu, j’ai même pas osé jusqu’à aujourd’hui à en parler sur le blog.

Il semble que les gens dans le milieu, se connaissent tous. Les patrons des EMS, les chefs de services, les responsables de structures supposés surveiller les institutions… ça devient difficile aussi là, de confronter un ami, quelqu’un dont on SAIT que c’est quelqu’un de bien. Oui mais, est ce que être quelqu’un de bien empêche d’être un jour un soignant maltraitant? De toute évidence, NON.

Et puis surtout, il y a la peur, et il y a le tabou… combien de témoignages à visage couvert, combien d’articles sur les blogs, combien d’appels au secours anonymes, sans noms et sans visages, qui tous témoignent d’une réalité en fait à peine cachée mais que plutôt, on ne veut pas regarder? A mes yeux, il est urgent de lever le tabou. Je sais que c’est dur de parler de ça, c’est affreux de devoir mettre un collègue que par ailleurs on peut apprécier, face à des actes de maltraitance. C’est dur aussi de dire le mot. MAL-TRAITANCE. On veut se voiler la face, se dire que c’est une mauvaise passe, on connait la personne, on sait que au fond, elle n’est pas méchante, et on ne veut pas lui causer du tort, et puis, on ne veut pas créer des conflits dans l’équipe, on ne veut pas être mal vu, on ne veut pas être « le dénonciateur ».

Et puis on a peur aussi parce que bon. C’est mieux pour tout le monde au fond si on ne dit rien ou en tout cas si les choses se règlent discrètement en interne sans faire de vagues. La patron ne veut pas perdre la clientèle. L’employé ne veut pas se faire virer de son travail. Pour les familles, c’est pas évident non plus, j’imagine. D’abord, ils ne savent pas toujours ce qui se passent en leur absence. Et leurs vieillards ne sont pas forcément en mesure de leur dire quelque chose. Et même s’ils le peuvent, est ce que ce n’est pas la démence qui parle? Comment savoir? Leur parole ne peut pas être fiable. Et puis si ils savaient, ils feraient quoi? S’ils disent quelque chose, ne risquent-ils pas des représailles envers leurs vieux qui ensuite eux, doivent rester là? Ou alors, prendre leurs vieux chez eux en attendant de pouvoir les placer ailleurs? Ha-Ha.

Non vraiment. Mieux vaut ne pas voir, ne pas dire.

Mais moi je trouve qu’il y a au moins une catégorie de personne bien placée pour agir. C’est nous, les stagiaires, les étudiants. Parce que nous on a pas à avoir peur d’être virés, d’être détestés par nos collègues, harcelés par la direction. Parce que nous on est que de passage, et c’est bien plus facile pour nous, de dire les choses, avant de nous en aller. Pour se prémunir de la maltraitance mais aussi pour se prémunir des méfaits de la routine, les étudiants-stagiaires sont je pense autant de sources de remise en question pour les professionnels et les institutions. Ca serait bien si chacun en avait conscience. C’est possible tout en gardant chacun sa place, si les choses sont dites d’une manière qui fait que l’on peut les entendre…

Moi, quand j’étais stagiaire au home, une partie de l’équipe m’a demandé, pour ne pas dire supplier, de dire quelque chose à l’ICUS par rapport à une personne maltraitante. Les collègues avaient peur… à leur façon, de manière plus ou moins détournée, ils avaient tenté des choses. Mais en vain. On m’a donc demandé à moi, de parler franchement, et de DIRE. J’ai à peine eu le temps de dire quelques mots, que  L’ICUS m’a bien vite fait comprendre que non, fallait rien dire, que c’est pas si simple, que ce soignant il le connait, il est fragile, en fait, c’est pas de sa faute. Il faut faire attention à ce que je dis et à qui je le dis parce que ça pourrait lui causer du tort, mais aussi à toute l’équipe, à , l’institution, et à moi même. On ne rigole pas avec ces choses là.

ET LE TORT QUE LUI IL CAUSE AUX RESIDENTS ??? C’est pas ça le plus important?

Le tort que ça peut me causer à moi, c’est mon problème.

Le tort que ça peut causer à , l’institution? Mais c’est SA responsabilité, que de remplir sa mission. De s’assurer que si des dérapages il y a, on en  fait quelque chose.

Le tort à l’équipe? Il ne vient pas de la personne qui ose dire. Il vient de la personne qui maltraite, il vient de ceux qui ont le pouvoir d’agir et ne le font pas, il vient du silence, des non dits, des chuchotements, de la confiance qui petit à petit se brise.

Le tort au soignant maltraitant? Il en est la seule cause. Il peut avoir ses raisons, mais il doit aussi, en tant que professionnel, savoir ses limites, les reconnaître, et se remettre en question. Il doit être capable d’entendre les remarques de ses collègues, de voir les réactions de ses patients. Savoir s’arrêter avant que ça ne dérape. prendre du recul. En parler. Ca fait partie de son travail. Il y a des raisons mais jamais une excuse à la maltraitance qui devient bien vite une routine… une normalité… et après, on s’arrête où? Jusqu’à quand on accepte? Et quel message on fait passer aux autres collègues, aux étudiants? Que l’on peut faire ce que l’on veut?

Ca m’a choqué les paroles de l’ICUS. Franchement, ça m’a choqué. A peine la bouche ouverte on me fermait le clapet. Et par la suite j’apprenais les connexions: le soignant en question est copain avec le patron de l’institution. Qui sans doute le connaît bien, qui sans doute SAIT que c’est une personne bien. Que si « peut être, parfois il est un peu » brusque, c’est pas de sa faute.

Et personne n’a envie de perdre sa place.

Après tout, au fond il est pas méchant.

Oui mais Monsieur Gourmand, il l’a un peu beaucoup brusqué. Plusieurs fois. Chaque fois. Il lui fait une douche en 10 min chrono, de la sortie de la chambre au retour dans la chambre. Il râle, le fâche et le moque quand il se fait dessus. Il l’humilie devant les autres collègues « regardez comme il s’est mis du caca partout! Ah mais c’est vraiment dégueulasse, j’te jure! Et il le met dans la bouche! Regarde regarde! Aaaah ce qu’il est sale! » Et il le lave avec brusquerie. Il le couche avec tout autant de brusquerie. Lui enlève des mains son plat chaque jour, avec autant de brusquerie. Avec toujours le petit mot qui fait mal. Et Monsieur Gourmand lui, il est bien conscient de tout ça, il comprend très bien ce qui se passe. on peut lire l’affliction sur son visage, ça me serre le coeur… Et moi, d’aller m’excuser pour ce que j’ai laissé ce soignant lui faire devant moi, de lui dire que c’est pas juste, qu’il n’a rien fait de mal, que ça arrive de se faire dessus et qu’on est là pour l’aider, qu’il ne doit pas se sentir mal, que je suis désolée… Et de rentrer chez moi le coeur serré et la rage au ventre….

Mais Monsieur Gourmand, lui, il ne peut rien dire. Et même s’il le pouvait, il n’oserai certainement pas. Ceux qui le peuvent ne disent rien, d’ailleurs. Mais leurs regards en disent long. Et un jour, ils te le disent à toi, « la gentille »: celui là je l’aime pas. Il est méchant. Et toi… tu te retrouves le cul entre deux chaises. Normalement ça ne se fait pas, j’imagine, mais au bout d’un moment, je ne pouvais plus couvrir de tels actes. Et je leur disais carrément oui, vous avez raison. Ce n’est pas correct. Il faut le dire.

Mais même les premiers concernés n’osent dire, pensez vous. Et si on devenait encore plus méchant avec eux après! Après tout, ils sont seuls dans leur chambre, entre les mains des soignants tout puissants. Et personne qui ne dit rien. Dans l’histoire, c’est eux qui ont le plus à perdre. Ils ont besoin de nous, ils ont besoin de gens qui se dressent entre eux et la maltraitance. Il faut vraiment briser le tabou. Commencer par reconnaître que l’on peut être une personne bien, et un jour devenir quand même maltraitant. C’est pas une honte, c’est une réalité, qui s’explique, et qui peut se résoudre. Surtout si on intervient dès qu’elle commence à s’installer, il y a des signes! Là c’est plus facile de dire « attention! », que d’attendre le moment où les choses graves se passent et que c’est plus possible de se taire… et qu’il faut dire le mot MAL-TRAITANCE.

 

A voir, sur le sujet, ce reportage de Temps Présent sur des situations de maltraitances en Suisse Romande.

Un questionnaire sur la bientraitance dans les soins, s’adressant aux pros, aux proches, aux patients, soyez nombreux à y répondre!  : http://www.infirmier-general.com/Questionnaire_Bientraitance.html

Le témoignage de Babeth l’auxi sur Rue 89 : http://www.rue89.com/2013/11/04/stage-daide-soignante-avez-protection-faites-dedans-247181

Le témoignage de Wild Child: « Ils l’avaient laissée comme ça » http://siparunenuitdhiver.wordpress.com/2013/08/07/nostalgic/

 

 

 

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4 commentaires

  1. un très beau « polar » (qui en fait n’en est pas un….): 2 femmes, de Martina Cole. Un livre qui parle de la violence (conjugale et autre) dans les années 90′ en Angleterre. Ce bouquin ne fait certes pas avancer les choses mais aide à remettre certaines situations dans leur contexte…. Merci pour tes billets qui font réfléchir….

  2. Au moiins, tu auras eu le mérite d’essayer.
    Comme tu dis, c’est vrai qu’en tant qu’étudiants, cela peut sembler plus facile et moins contraignant de « dénoncer » ce genre de choses, mais néanmoins, je trouve ça dommage que l’équipe en soit arrivée à « pousser » les étudiants à la dénonciation. S’ils ont peur de le faire individuellement, pourquoi ne vont-ils pas voir l’ICUS tous ensemble ?

    • C’est une bonne idée! Mais ça veut quand même dire qu’il faut en avoir parlé entre eux et déjà là ça coince… j’ai eu UNE personne qui m’a parlé ouvertement. Les autres c’était des remarques détournées… personne n’osait trop rien dire ouvertement…

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